Abd Al Malik, rappeur



Contre les maux du monde, des mots pour tout le monde.

ITF : As-tu travaillé ado ?
Abd Al Malik : Oui, au centre social et culturel de mon quartier. J'étais assistant d'un animateur. Ce fut mon seul travail dans un domaine autre que mon métier. J'aime bien les enfants, on leur faisait faire des activités et on les accompagnait au théâtre, au musée, à la bibliothèque. Je crois bien avoir gagné 2500 ou 3000 francs à temps partiel et presque 6000 francs sur tout un mois. C'était pas mal d'argent.
ITF : Que voulais-tu faire à cette époque ?
Abd Al Malik : L'enseignement m'intéressait. Ma mère me poussait vers la médecine, j'ai fait une première S et ça a été un fiasco absolu. Parce que j'ai toujours été un homme de lettres. J'ai finalement suivi ma véritable orientation, avec l'idée de devenir prof de philo ou de littérature. J'ai une licence de lettres classiques et de philosophie.
ITF : Et la musique ?
Abd Al Malik : J'avais 13 ans lors de ma première scène. À 19 ans, avec les New African Poets, j'étais rappeur professionnel dans un premier album. Déjà avec mon ami et complice Bilal, j'écrivais les textes et lui la musique.
ITF : Te souviens-tu de ton premier concert rémunéré ?
Abd Al Malik : Comme si c'était hier ! Place Kléber à Strasbourg. À la fin, je suis allé au car régie et j'ai reçu notre premier chèque, 10 000 francs pour tout le groupe, c'était une sacrée somme !
ITF : Comment as-tu gardé les pieds sur terre ?
Abd Al Malik : Nous sommes vite devenus des stars locales strasbourgeoises, mais comme on était des gamins on ne prenait pas ça au sérieux. On a écumé tous les médias locaux pendant six ou sept ans. On faisait les premières parties des gros groupes, les scènes des fêtes régionales comme la foire au vin de Colmar, un truc énorme avec 1000 ou 2000 spectateurs. Quand on a commencé à tourner en national, on avait déjà pété les plombs. À Paris, on est repartis de zéro, totalement inconnus. Du coup, quand on a signé avec BMG, on avait vraiment les pieds sur terre. Au début on s'est battus pour imposer nos choix, mais il faut faire des compromis quand on n'est pas célèbre. Mon escapade en solo m'a permis de faire exactement ce que je voulais : ce disque n'est pas une projection de moi, c'est moi tout entier !
ITF : Fais-nous la genèse d'un morceau...
Abd Al Malik : Pour moi, c'est tout le temps de la même manière. Je n'écris jamais à blanc, mais je pars d'une musique. Ensuite un titre me vient pour X ou Y raison. Je n'arrive pas à écrire sans titre qui déclenche l'inspiration. Avec Gérard Jouannest ce fut magique, il a joué et tout de suite un texte qui est arrivé.
ITF : C'est osé de demander à ce grand monsieur, pianiste de Brel, de te jouer un truc !
Abd Al Malik : En fait, on était censés faire connaissance et on se regardait sans parler. Je lui ai demandé de jouer quelque chose, pour faire quelque chose ! Cela a donné « Il se rêve debout ». Imaginez quelqu'un comme moi, grand admirateur de Brel. Ca m'a mis la pression, est-ce que je vais tenir sur la longueur ? Je voulais tellement qu'on travaille ensemble, et je veux qu'on travaille à nouveau sur mon prochain album.
ITF : Votre culture musicale transpire de vos morceaux, pourquoi ne chantez-vous pas ?
Abd Al Malik : Je ne suis pas chanteur, je suis rappeur. J'admire les chanteurs, mais je suis incapable de chanter ! Et c'est aussi une forme de militantisme de rappeur : le rap n'est pas l'émanation d'un phénomène social ou un besoin de dire le contexte social, c'est juste le fait d'être artiste et de s'exprimer. C'est une forme artistique à part entière, avec ses règles. Mais il y a aussi mon incompétence à chanter !
ITF : À propos, c'est quoi un MC ?
Abd Al Malik : C'est un maître de cérémonie. Au départ, c'est la personne qui anime une soirée en mettant l'ambiance sur les vinyles qui passent. Et puis, il l'a fait sur les morceaux instrumentaux sans paroles et ces animations sont devenues structurées, rimées, ont donné des textes, et l'animateur est devenu un poète, un rappeur.
ITF : Peux-tu nous en dire plus sur Nina Simone, qu'on entend beaucoup sur Gibraltar ?
Abd Al Malik : Grande grande chanteuse des années 50 à 70, virtuose au piano, qui a grandi dans la période de ségrégationnisme aux Etats Unis. Avec une rage due aux humiliations. Elle met tout ça dans sa musique avec une forme d'autodestruction aussi, c'est « une » génie cette femme ! Mes parents l'écoutaient quand j'étais enfant. Et avec Bilal, on se disait toujours qu'on travaillerait avec l'un de ses morceaux mais ça nous a pris du temps. Comment la passion, mêlée à un certain contexte social et sociétal, peut tuer un artiste : comme Brel, elle s'est laissée consumer par sa propre passion. Ce sont de vrais modèles pour moi sur tous les plans : ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire.
ITF : Tu n'as pas l'air autodestructeur ? Le côté obscur de la force ne semble pas avoir de prise sur toi ?
Abd Al Malik : Non, au contraire. Là où j'ai vraiment palpé le danger c'est sur scène : je me donne entièrement, et après ça il n'y a plus rien. Brel et Nina Simone, c'était comme s'ils mouraient sur scène. On peut aussi avoir cette attitude dans la vie. C'est un mélange destructeur. Il faut surtout bien délimiter entre la scène et la vie, connaître la limite à ne pas franchir.
ITF : La question rituelle : tu es grillé dans le métier et ruiné, comment gagnes-tu ta vie ?
Abd Al Malik : J'essaie de trouver une place chez un éditeur pour corriger des manuscrits. Ce genre de truc, ça serait super. Je me gaverais de littérature, avec l'idée de lire, lire, lire ! Et si je ne suis pas trop grillé, j'aurais aussi celle d'écrire.
ITF : Où en es-tu justement avec l'écriture ?
Abd Al Malik : J'ai toujours voulu mener en parallèle une carrière de rappeur et d'écrivain. Là, je travaille d'arrache-pied sur un recueil de nouvelles, un conte initiatique moderne soufi... et sur un livre entre roman et essai, qui parle du rap, du hip-hop en tant que forme artistique culturelle, et pas juste un phénomène social etc.
ITF : Quels sont les artistes qui te transportent ?
Abd Al Malik : Brel et Nina Simone, c'est assez évident, non ?! Et aussi Jay-Z, Miles Davis, John Coltrane, Nas, Eric Satie, Kéren Ann. J'aime Cali et Daniel Darc, et Jean-Louis Aubert, pour leurs musiques et leurs énergies. Et Wallen, mon épouse que j'aime énormément artistiquement aussi ! Et, hors musique, Albert Camus, Allain, les stoïciens, Epithète...
ITF : Pourquoi doit-on lire de la philo aujourd'hui ?
Abd Al Malik : Pour comprendre le monde. En réalité on comprend vraiment le monde, son monde, lorsqu'on peut le « problématiser », c'est-à-dire en extraire des concepts et les opposer. Et dire comment ça fonctionne, ne pas être que consommateur et passif, mais être acteur de son monde. Pour moi c'est vital de lire de la philo, ça me pousse à réfléchir et à être acteur. J'ai l'impression que ça procède aussi de l'art en général. Tout artiste pose des questions. S'il donne des réponses, il est foutu ! Pour moi, l'artiste par excellence c'est le philosophe Socrate, c'est lui notre père à tous !
A propos de la musique, je voudrais ajouter que c'est quelque chose de très, très, très aléatoire. Beaucoup d'appelés et peu d'élus. D'autant qu'on a envie d'être un artiste, c'est à dire être totalement soi sans faire de compromis. Ce n'est pas un métier que je conseillerai. Bien sûr je motive celui qui a déjà un pied dedans, mais à celui qui veut commencer dans le milieu, je dirai tout pour qu'il ne le fasse pas et s'il le fait, ça signifie que c'est effectivement sa vie.
Propos recueillis par Catherine Attia-Cannone
(© photo : Bernard Denan)

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